Les pros du jeu en tandem

Derrière Hazelight se cache (ou pas d’aileurs) un studio qui a fait du jeu vidéo en collaboration sa spécialité. Le studio suédois a été créé par Josef Fares. Un développeur de 47 ans qui a l’habitude de bousculer les codes du jeu vidéo. Et si on retient de lui son côté « badass » et son « fuck the Oscars !!«  lors des Game Awards de 2017… Il faut replacer les choses dans leur contexte : Fares est un fervent défenseur de l’industrie du jeu vidéo. Qui dénonce par exemple le fait que l’argent puisse détruire la créativité. Il se positionne aussi contre les microtransactions à outrance dans les jeux vidéo. C’est un autre exemple de son engagement en faveur des joueurs plutôt que du profit sur leur dos.

Né au Liban et ayant connu la guerre civile, Josef Fares est un homme qui attache aussi énormément d’importance aux liens entre les humains. Qu’il s’agisse de liens fraternels, d’amitié ou amoureux. Alors partant de là, il n’est pas surprenant qu’il se soit orienté vers des jeux en collaboration. Avec un principe simple : vous ne pouvez y jouer qu’à deux en local (on parle aussi de couch gaming) ! Un ami, un frère, une copine/femme ou un copain/mari… Mais ici, on ne joue pas en solo. Vous êtes seul ? Pas de soucis, le développeur a tout prévu ! Ses jeux sont aussi jouables en ligne, et vous pouvez aussi participer à l’aventure avec un inconnu. Sait t-on jamais, peut-être que cette aventure vous fera faire de belles rencontres ?

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Et c’est bien là la spécialité du studio Hazelight ! Trois jeux à son actif, et trois jeux où vous devrez faire participer un ami/deuxième joueur ! A Way Out en 2018 (deux prisonniers qui doivent s’évader), le fabuleux It Takes Two en 2021 (un couple en crise qui se retrouve changé en poupées)… Si on veut aller encore plus loin, Josef Fares est aussi l’auteur de Brothers : A Tale of Two Sons (en 2013 chez Starbreeze Studios et 505 Games). Bref… Vous aurez compris que, chez Josef Fares et Hazelight, on ne conçoit pas vraiment le jeu vidéo comme un loisir solitaire.

Comme le dit la maxime, on ne dit jamais deux sans trois ! Alors, lorsqu’une annonce lors des Game Awards 2024 confirme les rumeurs d’un troisième jeu issu de la collaboration entre Hazelight et EA Originals, on sait plus ou moins à quoi s’en tenir. On sait que le studio nous réserve une belle surprise, à partager avec un ami ou un proche. Et le trailer qui révèle Split Fiction nous dévoile un jeu qui semble très rythmé, dans un curieux monde qui semble mélanger plusieurs univers. Mais on va y revenir plus bas. En tout cas, le public ne s’y trompe pas ! Et le jeu défonce les prévisions avec plus d’un million de copies écoulées en seulement deux jours ! Un record pour le studio de Stockholm : It Takes Two et A Way Out avaient mis deux semaines à passer ce palier.

Science-fiction et héroic fantasy, c’est pas la même chose !

Dans Split Fiction, les joueurs incarnent Mio et Zoé, deux auteures (si vous voulez briller dans les soirées gaming, ce sont aussi les prénoms des filles de Josef Fares). La première écrit des romans de science-fiction avec des cyber-ninjas. Et la seconde est plutôt spécialisée dans l’heroic-fantasy, les trolls et les dragons. Alors qu’elles pensent avoir dégoté le contrat d’édition de leur vie, elles se retrouvent en fait dans une société high-tech qui a mis au point un simulateur qui permet de plonger dans l’imaginaire de son cobaye. Par un concours de circonstances que l’on vous laisse le soin de découvrir par vous même, Mio et Zoé se retrouvent piégées dans la même séquence de simulation. Donc piégées dans leurs univers respectifs. Le but du jeu sera donc de s’échapper de la simulation. Mais pour cela, ces deux inconnues vont devoir apprendre à se connaître, et à collaborer…

Globalement, le scénario est assez agréable à suivre. On aime cette opposition entre la SF sombre et torturée de Mio, et l’heroic fantasy lumineux et coloré de Zoé. Parfois enfantin, même, mais on laisse le scénario vous expliquer pourquoi. On aime aussi la façon dont sont introduites les grandes lignes de l’histoire. Et qui viennent justifier que notre super binôme d’écrivaines soit « prisonnier de la même matrice » ! Ce n’est pas le meilleur pitch que l’on ait vu dans ce genre, et certains fans pourront avoir quelques impressions de déjà vu. Quand certaines issues sont prévisibles… Mais ça fonctionne et on n’en demande pas plus.

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En revanche, c’est aussi du côté du récit que l’on va retrouver les principaux points noirs de Split Fiction. Par exemple, on aurait aimé plus de profondeur dans l’écriture des personnages. On a envie d’en savoir plus sur Mio et Zoé. A contrario, on a aussi quelques longueurs dans certaines séquences. Qui ne se justifient pas autrement que par le fait qu’il fallait raconter un truc entre deux séquences de gameplay. De plus, la pseudo-rivalité entre Mio et Zoé devient vite lourdingue (quand on n’a pas de sérieux doutes sur le fait que ces deux là écrivent vraiment des bouquins) : elle ne repose QUE sur les différences entre la SF et l’heroic-fantasy. Les deux critiquant le genre littéraire et les choix de l’autre. Alors certes, SF et fantasy, ce n’est pas la même… Mais de là à y voir un gouffre abyssal entre les deux…

Mais on sent néanmoins que les développeurs se sont fait plaisir. Cela se ressent à travers des niveaux totalement barrés. Notamment un chapitre avec des cochons, dont la fin est vraiment très drôle. Et puis, les amateurs de fiction justement s’amuseront à relever les (très) nombreuses références à la pop culture, glissées dans le jeu. Akira, Assassin’s Creed, Sonic the Hedgehog, Dark Souls, Metal Gear Solid, Dune, Gunnm, Donkey Kong… Ils y passent tous ! De même, les fans de Josef Fares et du studio Hazelight seront ravis de trouver des références à A Way Out ou Brothers… Pour ne citer qu’eux. Il ne faut pas uniquement avancer dans le jeu. Il faut aussi parfois s’arrêter pour lire entre les lignes…

Le plaisir de jouer avant tout

Dans Split Fiction, les joueurs incarnent donc soit Mio, soit Zoé : le choix vous est proposé en début de partie, votre binôme incarnant donc « l’autre » ! Chacune ayant ses propres capacités. Mio utilise un sabre et défie la gravité. Zoé possède un fouet lui permettant de déplacer ou lancer des objets. Le jeu est en vue à la troisième personne, en écran splitté quand vos persos sont éloignés, ou en full screen quand ils sont rapprochés. Vous progressez dans des niveaux qui demandent réflexion, adresse, précision et rapidité. On court, on saute, on dash, on s’accroche… Ça va vite, on enchaîne les univers sans transition ! Mais le duo est aussi régulièrement stoppé par des obstacles, qui vous demanderont un minimum de réflexion. La solution consistant bien souvent à trouver un mécanisme avec l’une, permettant à l’autre de progresser à son tour.

De même certains boss, avec leurs patterns bien établis, vous demanderont des actions bien spécifiques, et dans un ordre précis. Encore une fois, les vaincre vous demandera une coordination impeccable. Tout comme certains passages plus retors, qui exigent une précision quasi chirurgicale. Si le jeu était très accessible jusqu’à présent, certaines séquences sont plus ardues, et tiennent davantage du « die & retry » que du simple plateformer. Tant que l’un reste en vie, le joueur KO peut réapparaître en spammant la touche triangle (PS5) ou Y (XBox)… Mais si les deux se font étaler simultanément, il faudra recommencer la séquence. Mais rien d’impossible, et en s’accrochant, on vient à bout du jeu en un peu plus d’une vingtaine d’heures. Une durée de vie correcte, donc.

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Les graphismes et la direction artistique sont de haute qualité, offrant une expérience visuelle immersive. Aucun gros bug à l’horizon, si ce n’est qu’il est parfois difficile de distinguer si c’est Mio ou Zoé qui parle. On a déjà abordé ce point, mais on aime par exemple la façon dont sont dépeints les univers respectifs de Zoé et Mio. La première semble plus enfantine, donc ses décors seront plus colorés, lumineux, ses créatures plus fantastiques. Mio, c’est la torturée de service, donc son univers SF sera plus sombre, avec beaucoup de pluie. Si on devait puiser des références dans la culture populaire, Zoé serait Shrek ou Trine, quand Mio serait Blade Runner. La réalisation et l’écriture sont cohérentes, et fonctionnent de paire, tout comme les joueurs.

Cerise sur le gâteau : le jeu est riche en idées de gameplay et en niveaux diversifiés ! L’expérience et la jouabilité sont sans cesse renouvelées, les niveaux s’enchaînent et les bonnes idées fusent. Tout au long de l’aventure, et sans aucun temps mort. Les niveaux se suivent et ne se ressemblent pas. On les enchaîne sans se rendre compte du temps qui passe. Ici, et on en revient toujours à la philosophie de Josef Fares, le jeu vidéo est avant tout un jeu ! On sent que la volonté du studio est à la fois d’assurer le spectacle, mais aussi faire en sorte que le joueur s’amuse. Le fun avant tout. Pour preuve, le pass-ami est de retour. Autrement dit, si vous n’avez pas de 2e joueur sous la main, ce pass vous permet d’inviter un ami online : il pourra jouer avec vous, sans racheter le CD, puisque l’exemplaire en votre possession suffit.

Au final

Il faut rendre à César ce qui lui appartient : malgré le nombre de sorties ce printemps, Split Fiction est sans aucun doute possible la proposition la plus originale du moment ! Le jeu est inventif, rythmé, le spectacle semble sans fin, le gameplay se renouvelle sans arrêt, c’est bien réalisé et on ne s’ennuie à aucun moment… Malgré un scénario parfois trop générique ou trop léger, Split Fiction est une nouvelle pépite signée Hazelight !

Pour vous donner une idée de la façon dont se déroule un run sur Split Fiction, lorsque nous avons lancé une partie avec Tifa, nous avons noté deux aspects sortant du lot. Le premier est cet effet waow, qui vous fait régulièrement lâcher un « excellent ! » avec un sourire béat aux lèvres. Le second est cette impression étrange de jouer depuis seulement vingt minutes, alors qu’en réalité, 3h30 viennent de s’écouler. Quand on vous dit qu’on ne voit pas le temps passer ! En revanche, on ressent bien cette impression d’essoufflement, comme si vous veniez de courir un marathon sans vous arrêter !

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Que vous soyez ou non un amateur de couch gaming (multijoueur en local) ou de coopération en ligne, vous aurez compris que Split Fiction est un jeu à ne pas manquer. Il redessine les contours et redéfinit les règles du multijoueur en coopération, en nous servant une aventure dynamique, où l’ennui n’existe plus. Josef Fares nous démontre encore une fois que le jeu vidéo est un art. Au même titre que le cinéma, la littérature, la BD, etc. Bref, Split Fiction est une leçon de game-design, et un jeu dont on risque de parler longtemps…


Split Fiction

  • Par : développé par Hazelight Studios, édité par EA Originals
  • Sur : PlayStation 5, Xbox Series X|SPC
  • Genre : plateforme/aventure
  • Classification : PEGI 16
  • Prix : 49,99€
  • Conditions de test : testé en local avec Tifa, sur une version PS5 fournie par l’éditeur
  • À savoir aussi : une démo du jeu est disponible. Avec le pass-ami, deux joueurs peuvent jouer ensemble à partir d’une unique version du jeu.
  • Des idées qui fusent : le jeu nous surprend jusqu’à la fin, quasiment sans aucune redite dans les boucles de gameplay
  • Des niveaux généreux et longs
  • Du pur plaisir que de jouer à deux : le parfait équilibre entre fun et challenge
  • La réalisation au top : du grand spectacle et des panoramas superbes
  • Une durée de vie plus que correcte
  • Quelques séquences franchement drôles
  • Un gameplay qui demande de la coordination
  • Aucun temps mort dans l’action
  • Les nombreuses références à la pop-culture
  • Le pass-ami
  • Un scénario peut-être un peu trop générique
  • Quelques longueurs
  • Gameplay : quelques passages difficiles
  • Doublage : c’est parfois compliqué de faire la différence entre Mio et Zoé