Benjamin Devienne, co-fondateur de PiePacker : « Nous sommes autant une plateforme de jeu qu’un réseau social »

Illustrations : PiePacker
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PiePacker est une nouvelle plate-forme gratuite (et légale) de gaming en streaming. Elle propose du rétro, du jeu indé, avec un chat-vocal et une forte dimension sociale. PiePacker a été fondé par deux amis, Jules Testard et Benjamin Devienne. Et c’est justement ce dernier qui a accepté de se prêter au jeu des questions-réponses. Rencontre avec Benjamin Devienne, co-fondateur et CEO de PiePacker.

Level-1.fr : Bonjour Benjamin, tout d’abord, pouvez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours dans l’industrie du jeu vidéo ?

Benjamin Devienne : Mon parcours dans l’industrie a été rythmé par des rencontres d’hommes et femmes qui m’ont aidé à me construire. Ma carrière a commencé chez EA, Ubisoft et Gameloft. Chez ces derniers, j’ai créé et dirigé le département de data science.

C’était une période euphorique et tumultueuse pour l’industrie du jeu vidéo, qui naviguait d’un modèle économique traditionnel paymium vers les terres encore inconnues du freemium. Cela a été une expérience aussi passionnante que terrifiante. Personne ne savait vraiment comment faire du freemium. Et encore moins ce qu’était le métier de data scientist dans le jeu vidéo à l’époque.

Par la suite, j’ai rejoint Facebook en tant que Head of Analytics où je pilotais plusieurs équipes, avec notamment Facebook Live. C’est une de mes équipes qui a travaillé et accompagné la sortie des Watch Party de Facebook.

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Ma dernière expérience avant Piepacker était chez Twitch, où j’occupais le poste Head of Research Strategy. En plus clair, j’avais une équipe qui faisait de la recherche et développement en machine learning. Avec mon équipe, nous avons travaillé par exemple sur le système de recommandation personnalisé de vidéos live, l’algorithme de la barre de recherche ou encore des modèles utilisant l’intelligence artificielle pour mieux comprendre les besoins des utilisateurs. J’ai énormément de respect pour ce produit et les gens qui l’ont bâti.

Enfin, mon parcours dans l’industrie a aussi été marqué par ma passion pour le monde universitaire. J’ai été d’abord chercheur avec la création du premier observatoire social dans un monde virtuel à l’Université de Montréal. Puis, j’ai donné de nombreuses conférences et master-class sur l’univers du gaming, dans de grandes écoles comme le MIT et lors de conférences plus grand public, comme TEDx. C’est d’ailleurs après avoir visionné ma vidéo TEDx au Canada que je me suis rendu compte que j’avais adopté de charmantes intonations québécoises en 7 ans à Montréal, qui m’ont valu d’être bien charrié par mes proches à l’époque.

Votre actualité aujourd’hui, c’est Piepacker. Pouvez-vous nous en parler ? De quoi s’agit-il exactement ?

Piepacker est une plateforme gratuite, permettant de jouer instantanément à des jeux vidéo avec ses amis depuis son navigateur web, sans aucun téléchargement.

La plateforme intègre un vidéo chat qui permet de (re)découvrir entre amis les plus grands titres rétrogaming. Mais aussi très bientôt des nouveautés indies récentes, des jeux originaux exclusifs et des jeux de société.

Actuellement, cette plateforme est en phase beta. Avez-vous eu beaucoup de beta-testeurs ? Quels sont les premiers retours ?

Nous avons ouvert une beta en France fin décembre 2020 pour tester le produit, et la réponse a été simplement incroyable ! En quelques semaines, sans aucun marketing, nous avons eu plus de 100 000 personnes qui se sont connectées au moins une fois à Piepacker (site officiel).

C’était une période d’apprentissage essentielle, car nous construisons un produit pour la communauté. C’est leur voix qui compte et nous sommes extrêmement reconnaissants de leur soutien dans la construction de la plateforme. Parmi les fonctionnalités qui ont le plus plu, bien évidemment le vidéo chat avec les masques 3D en réalité augmentée. Mais c’est surtout le côté simple de la plateforme avec la possibilité d’inviter ses amis en un clic sans téléchargement ou installation. Pour reprendre les mots de certains de nos utilisateurs, “c’est magique” !

En avril, vous allez lancer un Kickstarter. À quoi va vous servir l’argent récolté ? Développement de la plateforme ? Achat de licences ?

Le Kickstarter est la première étape de notre lancement mondial. C’est un peu notre Big Bang, et on voulait marquer le coup avec une surprise pour la communauté. Nous avons donc créé un accessoire pour la plateforme, le PieReader.

C’est un lecteur de cartouches rétro qui se branche en USB à un ordinateur et permet d’importer ses jeux physiques sur la plateforme pour y jouer en ligne avec ses amis. L’expérience a été épurée au possible. On prend sa cartouche, on souffle un peu dessus (autrement ça ne serait pas du rétro), on l’insère dans le PieReader et tout se lance sur Piepacker, sans effort pour en profiter avec ses amis en ligne.

L’argent va servir à lancer la production de cet accessoire, mais aussi à aller chercher plus de licences de jeux et soutenir notre studio interne, qui travaille sur des jeux originaux. Le premier est déjà terminé : c’est un mariage aussi improbable qu’amusant entre Arsène Lupin et Bomberman. On a hâte de le partager avec notre communauté.

Le PieReader ne pose-t-il pas de problème en termes de droits ?

La réponse très courte est non, cela ne pose pas de problème en termes de droits. Tout est fait dans le respect des règles en vigueur dans les pays où l’objet est disponible. La réponse la plus longue est qu’il y a beaucoup de conditions nécessaires pour respecter les propriétés intellectuelles, tout en défendant les droits des consommateurs.

Il est par exemple interdit de copier une cartouche pour la distribuer. Et contrairement aux lecteurs de cartouches trouvables sur internet, le PieReader ne copie pas : il lit, et fonctionne seulement avec la cartouche constamment insérée. Le jeu (ROM) et sa mémoire s’exécutent sur une instance privée de Piepacker et unique à l’utilisateur. C’est totalement indépendant de notre système central. En d’autres termes, c’est comme un espace privé dans le cloud qui appartient à l’utilisateur, exactement comme ce que fait Nvidia Now ou le service Shadow pour Windows.

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Si l’utilisateur veut jouer à ses jeux avec ses amis, ce n’est jamais le fichier du jeu qui est transmis, mais le signal vidéo de l’instance privé de l’hôte. Le jeu s’arrête quand l’hôte débranche la cartouche ou ferme Piepacker.

En termes plus prosaïques, c’est une version cloud de l’invitation de ses amis à la maison pour jouer ensemble sur la même télévision. La seule différence ici est que chacun se trouve devant son écran (comme on duplique le signal vidéo) et que les écrans peuvent être à des centaines de kilomètres. Le jeu ne tourne qu’à un seul endroit, sur une seule machine dans le cadre d’une utilisation privée.

Pouvez-vous nous parler du modèle économique de Piepacker ? Car si la plateforme est gratuite (et légale) pour les joueurs, comment génère-t-elle des revenus ?

La plateforme sera gratuite et propose 60 jeux jouables en ligne avec ses amis. Nous avons un modèle freemium où les revenus sont générés sur les fonctionnalités de customisation, comme la vente de masques 3D à utiliser avec notre vidéo chat.

Puis les fonctionnalités avancées, qui permettent d’utiliser ses propres jeux, que ça soit avec le PieReader ou de manière digitale via vos ROMs dans une instance privée de Piepacker, qui sera propre aux joueurs.

« Notre vision est que dans 5 ans, tout le monde pensera que l’aspect social, multijoueur et de communication par la vidéo semble d’une évidence si intégrée, que l’on en viendra à se demander pourquoi personne n’y a pensé avant. »

Sur la plateforme, on a pu voir des noms comme Codemasters, Team17, Interplay, Piko… Les amateurs de rétrogaming ont pu retenir Earthworm Jim 1 et 2, Worms World Party, Descent 2, Glover… Ça commence à faire pas mal de noms connus ?

La réponse des éditeurs a été incroyablement positive. C’est pour cela que vous voyez tous ces titres, pour lesquels nous avons signé des accords avec les éditeurs. Vous le savez : comme l’industrie de la musique au début des années 2000, l’industrie du jeu vidéo rétro est ravagée par les sites pirates qui ne paient aucune redevance aux créateurs des jeux. Tous les ans nous estimons le nombre de jeux rétro téléchargés illégalement à 19 milliards, ce qui représente plus de 27 millions d’utilisateurs uniques par jour. Par comparaison, Twitch est à 15 millions d’utilisateurs uniques journaliers et est estimé à 1,4 milliard de dollars…

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Piepacker se pose en solution alternative aux offres pirates. C’est pour ça que nous sommes gratuits et proposons une chose qu’aucun site pirate n’est en mesure d’offrir : le multijoueur en ligne simplifié. À cela s’ajoutent la facilité d’utilisation, la tranquillité d’un site légal et surtout nos fonctionnalités sociales.

Les éditeurs nous voient comme un allié dans cette lutte. De la même manière que Spotify a été un allié dans la lutte contre le téléchargement illégal de musique.

Le rétrogaming cartonne ! Et aujourd’hui, on ne compte plus les compiles rétro, les consoles mini... Les différents services qui proposent de se replonger dans les années 80-90. Ne craignez-vous pas cette concurrence ? Qu’est-ce qui vous différencie, au beau milieu de toute cette offre « nostalgeek » ?

Nous sommes la seule solution gratuite et surtout proposant du multijoueur en ligne avec un chat vidéo. Aujourd’hui les seuls moyens d’y arriver sont soit complexes à mettre en place soit très coûteux.

Nous sommes aussi autant une plateforme de jeu qu’un réseau social et intégrons un chat vidéo et des fonctionnalités pour faire de Piepacker une expérience qui se partage entre amis. Peu importe que ses ami(e)s soient des gamers ou pas. On se veut très accessible et ouvert à tous. Cette vision se voit dans nos chiffres : aujourd’hui, 48% de nos joueurs sont des joueuses.

Vous soulignez la dimension « multijoueur » et sociale. On sent que c’est un aspect qui vous tient à cœur ?

Vous savez, la première publicité jamais diffusée à la télévision est un bon exemple de notre vision. Cette publicité date de 1941, c’était une publicité diffusée aux Etats Unis pour vendre une montre. La publicité se composait d’une image fixe et d’une voix off qui vantait les mérites de cet objet. Ce qui est intéressant est que, déjà à l’époque, la technologie pour faire une publicité animée, comme elles le sont toutes aujourd’hui, existait. Simplement, les publicitaires sortaient de l’ère de la radio et ne pensaient pas faire autrement que de parler d’un objet sans l’aide de l’image.

C’est un peu pareil pour le jeu en ligne : la technologie du vidéo chat existe, mais n’est pas exploitée aujourd’hui dans le jeu-vidéo. Notre vision est que dans 5 ans, tout le monde pensera que l’aspect social, multijoueur et de communication par la vidéo semble d’une évidence si intégrée, que l’on en viendra à se demander pourquoi personne n’y a pensé avant.

Projetons-nous dans le futur : le Kickstarter est un succès… Quand aurons-nous une version définitive de Piepacker ? En d’autres termes, avez-vous déjà établi un calendrier ?

Piepacker sera disponible pour les backers dès la fin du Kickstarter en avant-première. Puis un peu plus tard pour le grand public. Seuls les backers pourront bénéficier des comptes premiums pour amener leurs propres jeux et de la possibilité d’obtenir le PieReader. Cela restera une exclusivité Kickstarter, il ne faut donc pas rater sa chance. Surtout que ça sera la seule fois où nous vendrons des comptes “à vie”. Nous n’avons aucun plan pour répéter cette offre dans le futur.

Il n’y aura jamais de version définitive de Piepacker, car c’est un produit voué à constamment évoluer. Nous mettons à jour le produit parfois plusieurs fois par semaine. Au-delà de la multiplication des plateformes compatibles, nous avons de nombreuses fonctionnalités assez intéressantes qui vont arriver.

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Nous avons à coeur de rapidement intégrer d’autres verticales comme les jeux de société, des jeux originaux créés par notre studio interne, des indies PC et même du AAA. Tout cela fait partie d’une évolution logique pour le produit. Deux jeux de société sont déjà disponibles, vous pouvez d’ailleurs déjà essayer notre jeu d’échecs ! Puis nous venons de terminer notre premier jeu original qui sortira le même jour que l’early access du Kickstarter.

Derrière ce projet, on devine la passion du jeu vidéo. Ce qui nous donne envie de parler un peu de vous… Votre première expérience, votre premier contact avec le jeu vidéo, vous vous en souvenez ?

Alex Kidd in Miracle World sur SEGA Master System était mon premier jeu. C’était un moment de partage comme j’y jouais avec mon père. Le jeu a toujours été un vecteur social et de rassemblement fort. J’imagine que Piepacker émane de cette émotion que nous avons tous probablement connu, d’une communion autour d’un média qui rassemble.

Votre Madeleine de Proust ? LE jeu qui est pour vous la référence absolue ? Et peut-être même que vous aimeriez intégrer à PiePacker ?

Je vais faire une entorse à votre question et parler succinctement de trois jeux qui sont mes madeleines de Proust. Street Fighter Alpha 3 (PlayStation 1), le mode dramatic battle 2 contre 1 était absolument exaltant. World of Illusion Starring Mickey Mouse and Donald Duck (MegaDrive), un jeu coop que j’ai probablement terminé une centaine de fois avec mon cousin. Et enfin Heart of Darkness (PlayStation 1), un jeu fait par des Français aux animations et à l’univers totalement incroyables.

J’adorerais les avoir sur Piepacker, la conversation est en tout cas ouverte avec Capcom. Je suis convaincu que nous pourrons collaborer avec le temps.

D’ailleurs, on a parlé plus haut des éditeurs qui vous soutiennent, mais avez vous aussi eu des refus ?

Pour le moment il n’y a jamais eu de refus formels. Le vrai défi est souvent financier ou de l’ordre de la priorisation pour nous ou nos partenaires. Nous construisons une entreprise pérenne basée sur la confiance avec les éditeurs de jeu. Et cela veut dire qu’il faut laisser le temps à notre modèle d’affaires, similaire à celui de Spotify sur la partie des redevances, d’être apprivoisé par tous. Nos partenaires actuels ont eu le temps de le comprendre, et je pense qu’ils en apprécient le potentiel. Je n’ai aucun doute que d’autres vont les rejoindre assez rapidement.

Dans tous les cas, nous sommes facilement joignables si votre article inspire des éditeurs. La porte est grande ouverte.

Êtes-vous, vous-même, consommateur de cloud-gaming, et de services permettant de jouer à des titres rétro ?

Je vais probablement vous surprendre, mais je ne pense pas que le cloud gaming soit tout à fait prêt à l’échelle mondiale. C’est fantastique quand nous avons une bonne connexion, ça l’est moins quand la connexion est moins bonne. Et aujourd’hui dans le monde, plus de gens ont une connexion plutôt moyenne qu’excellente.

Notre solution cloud est en fait hybride, et permet déjà à nos jeux rétro d’être joués en local à plusieurs. Et bientôt en peer to peer pour les connexions bas débit. Cette démarche permettra de fortement accroître la démocratisation du produit, surtout dans les territoires émergents ou zones peu favorisées par les infrastructures internet. Mais aussi de limiter l’empreinte carbone tout en conservant l’objectif initial d’un jeu vidéo : s’amuser ensemble.

Pour son lancement, on imagine que le catalogue de Piepacker va encore s’étoffer. Pouvez-vous nous donner quelques titres qui pourraient arriver prochainement sur la plate-forme ?

C’est toujours difficile de s’avancer tant que tout n’est pas signé. Mais nous avons effectivement beaucoup de jeux (rétro et jeux de sociétés) en cours de négociation qui devraient arriver sur la plateforme très rapidement. Un petit indice : je trouve qu’on manque de jeux de cartes et de jeux dans le style d’un loup-garou. Ça serait top avec la vidéo et les masques non?

Merci pour votre attention et rendez vous sur le Kickstarter le 20 Avril!^^

Site officiel de PiePacker.

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