Vous avez dit « ninja » ?

Avec les mots « manga » ou « sushi » pour rester dans le cliché, le mot « ninja » est sans aucun doute l’un des mots japonais les plus connus chez les personnes qui ont une approche très lointaine du Pays du Soleil Levant. Pour les initiés et pour les passionnés, les Ninjas sont une catégorie omniprésente dans la pop-culture. On citera en vrac Naruto Uzumaki (évidemment, dans le manga Naruto), Ryu Hayabusa dans les jeux vidéo Ninja Gaiden ou Dead or Alive, Scorpion et Sub-Zero dans Mortal Kombat, Strider Hiryu dans le jeu Strider, Gray Fox dans Metal Gear, Sekiro dans Sekiro: Shadows Die Twice, Elektra chez Marvel, Goemon Ishikawa XIII dans Lupin III… Sans oublier, bien entendu, le Pokémon Greninja, le jeu Sega Shinobi, ou les quatre Teenage Mutant Ninja Turtles.

Les Ninjas sont donc partout ! Et dernièrement, c’est Assassin’s Creed Shadows (Ubisoft) qui défrayait la chronique. Jeu dans lequel on incarne deux protagonistes, dont Naoe, kunoichi (femme ninja) qui ne serait autre que la fille de Fujibayashi Nagato, un chef ninja très célèbre et bien réel. D’ailleurs, il est assez cocasse de voir que la sortie du livre Histoire des Ninjas, de l’éditeur Tallandier, publié en octobre 2024, aurait pu coïncider avec celle du jeu vidéo… Si ce dernier n’avait pas été repoussé à plusieurs reprises, pour arriver finalement sur vos consoles en mars 2025. Un hasard ?

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Quoi qu’il en soit, lorsque l’éditeur nous a proposé de chroniquer ce livre, il apparaissait impossible de refuser ! D’une part parce que la période évoquée est juste passionnante… D’autre part car le livre, signé par une sommité de l’histoire du Japon, va nous permettre de vérifier à quel point l’expérience proposée par Ubisoft sera immersive, et historiquement cohérente. Et plus généralement (sans parler uniquement du jeu), Tallandier va nous permettre de vérifier si la pop-culture rend vraiment hommage aux ninjas…

Le 4e de couv’

Voici ce que nous dit l’éditeur, sur le quatrième de couverture du livre :

Les ninjas – ou shinobi – étaient des hommes de l’ombre. Avant d’envahir notre imaginaire littéraire ou cinématographique, ils vivaient à l’époque des seigneurs de la guerre, dans le Japon féodal du XVIe siècle. Il ne faut pas les imaginer tout vêtus de noir, masqués et perchés sur un toit, mais bien plutôt habillés comme les gens du terroir, se fondant dans la foule, non repérables. Leur discrétion va presque jusqu’à les faire disparaître des sources, qui parlent d’eux avant tout comme des vauriens, des voleurs, des hommes de main, des tueurs, des incendiaires… Qui étaient-ils véritablement ?

Pierre-François Souyri, historien du Japon médiéval, nous propose de suivre son enquête sur les plus infimes traces laissées par ces combattants, auxquels on a prêté des pouvoirs presque surnaturels. Au-delà des légendes, apparues le plus souvent aux XIXe et XXe siècles, l’auteur retrace, à partir de sources inexploitées, la réalité de ces hommes dénigrés, contraints à la guérilla dans les montagnes autour de Kyôto, développant des techniques de combat originales, qui devinrent les espions et mercenaires des shoguns de la dynastie des Tokugawa.

Qui est l’auteur

Né en 1952, Pierre-François Souyri est historien. Plus précisément, il est considéré comme un spécialiste du Japon médiéval. Aussi professeur, il a enseigné l’histoire japonaise dans plusieurs universités, en Europe et au Japon. Il a par exemple enseigné à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Il a aussi été directeur des études de l’École française d’Extrême-Orient, ou responsable de la Maison franco-japonaise de Tokyo. Pierre-François Souyri fait partie des fondateurs de la revue Cipango

Pierre-François Souyri est l’auteur de nombreux livres, parmi lesquels Les guerriers dans la rizière. La grande épopée des samouraïs (Flammarion), Samouraï. 1000 ans d’histoire du Japon (Presses Universitaires de Rennes), Histoire des samouraïs (2024) ou Histoire des Ninjas, qui nous intéresse aujourd’hui (ces deux derniers chez Tallandier)… Pour l’anecdote, et surtout histoire de faire le lien avec le sujet qui nous amène… Pierre-François Souyri a également été conseiller historique sur Assassin’s Creed Shadows !

Ce que nous en avons pensé : grand coup de katana dans les clichés

Si vous êtes fan de Naruto ou de tous les autres Ninjas qui parsèment notre pop-culture, n’y allons pas par quatre chemins : Pierre-François Souyri détruit littéralement toute l’imagerie du ninja, construite notamment par le cinéma, la BD, le manga. Oubliez la tenue noire et la cagoule qui ne laisse entrevoir que les yeux… Oubliez aussi les sauts de 15 mètres entre les arbres, ou le ninja qui se téléporte en silence dans votre dos afin de vous assassiner froidement ! Ici, l’historien remet les pendules à l’heure, et nous explique qui étaient réellement les ninjas ! Le tout avec un style et un argumentaire qui nous happent de la première à la dernière page. Confrontés aux clichés, on veut toujours en savoir plus !

Si l’auteur, qui a été spécialiste historique sur Assassin’s Creed Shadows, évoque aussi le jeu, il nous donne surtout les clés pour comprendre, par nous même, la part de réalité et celle de fiction, inventée de toute pièce par la pop-culture. Il a aidé les développeurs à recréer un monde crédible. Tout en sachant très bien que les ninjas femmes ou les croisades contre les templiers n’ont strictement rien d’authentique.

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Les vrais ninjas, appelés à leur époque shinobi, étaient moins des super-héros que des agents très spéciaux à la moralité parfois… Discutable. Espions, saboteurs, incendiaires, tueurs occasionnels, mais surtout maîtres de l’infiltration… Ces mercenaires recrutés par les seigneurs de guerre n’étaient pas franchement cités en exemple. Pas vraiment glorieux, mais rudement efficaces. Les ninjas ne venaient pas de grandes familles nobles mais plutôt des bas-fonds. Leur mission ? Se fondre dans la foule, écouter discrètement, rapporter des infos.

Le dernier tiers de l’ouvrage explore avec précision comment ces figures historiques sont devenues les idoles de la pop culture. Vous pensiez que Naruto ou Les Tortues Ninja étaient des créations farfelues ? Oui, mais avec un fond de vérité revisité à la sauce shōnen. Pierre-François Souyri explique que ces fantasmes datent surtout des XIXe et XXe siècles. Période où la culture populaire japonaise (et occidentale) s’est emparée du phénomène.

Au final

Histoire des Ninjas est une porte d’entrée idéale pour découvrir qui étaient vraiment ces hommes de l’ombre. L’écriture est claire, fluide, sans jargon rébarbatif. Et même si les sources historiques sont parfois minces, l’auteur réussit à brosser un portrait vivant et nuancé de ces figures complexes. À cela s’ajoute une analyse brillante de leur transformation en icônes pop. Le livre est complété par des illustrations en pages centrales, afin d’étayer le propos. Et se termine par un glossaire, afin de ne pas perdre le fil.

Le livre nous rappelle que derrière chaque cliché de ninja qui saute sur les toits, il y avait souvent un paysan déguisé en mendiant, à l’affût d’un ragot utile. Il nous donne aussi toutes les clés pour comprendre Assassin’s Creed Shadows. Pour comprendre ce qui est vrai, ce qui est fictif, et pourquoi les scénaristes ont décidé d’incorporer tel événement, tel fait au jeu. Bref, Histoire des Ninjas redonne à ces ombres japonaises leur vraie couleur, entre réalisme historique et imaginaire collectif. À lire que ce soit avant de plonger dans le dernier jeu d’Ubisoft, ou si l’histoire du Japon vous passionne ! Captivant, donc !


Histoire des Ninjas : Hommes de Main et Espions dans le Japon des Samouraïs

  • Chez : Tallandier
  • Auteur : Pierre-François Souyri
  • Format : 14×20,5 cm, 288 pages
  • Parution : 3 octobre 2024
  • EAN : 9791021057197 (papier) ou 9791021057210 (numérique)
  • Prix : 20,90€.
  • Un ouvrage très complet
  • Lecture fluide, et claire : livre très accessible
  • Un sujet passionnant
  • La façon dont l’auteur démystifie les clichés
  • De nombreuses sources
  • Un chapitrage bien structuré
  • Format agréable
  • Les illustrations centrales qui alimentent le propos
  • On découvre avec horreur que les Ninjas ne mangeaient pas de pizzas (c’est vraiment histoire de trouver un défaut au livre)