Si la fermeture définitive du studio Ninja Theory (Hellblade) n’est pas encore juridiquement actée par Microsoft, les licenciements ont déjà commencé. Ninja Theory pourrait disparaître alors même que son prochain jeu, Senua, est attendu en 2027. Derrière ce paradoxe se cache surtout une réalité économique. Microsoft veut désormais une branche Xbox plus petite, plus rentable et moins coûteuse à maintenir.
Un studio apprécié, mais devenu trop coûteux ?
La situation de Ninja Theory a quelque chose d’assez vertigineux. En juin dernier, Microsoft présentait Senua, le prochain jeu du studio britannique. Une nouvelle aventure plus ambitieuse que les précédentes, avec davantage de combats, d’exploration et d’énigmes.
À l’époque, Ninja Theory comptait 85 personnes. Toute l’équipe devait travailler sur Senua, tandis que Project Mara était abandonné pour concentrer les moyens du studio sur cette nouvelle production.
Le 22 septembre, Microsoft annonçait que deux tentatives de cession de Ninja Theory avaient échoué.
Le groupe a alors lancé une procédure de consultation auprès des salariés en vue d’une possible fermeture. Microsoft précise toutefois qu’il continue à chercher d’autres solutions. Le studio n’est donc pas officiellement fermé à ce jour, mais… Mais depuis, la situation a évolué. VGC, GamesBeat et GamesIndustry.biz rapportent que les licenciements ont commencé, avec des postes touchés notamment dans la programmation, la direction technique, la capture de performances et l’audio. Le nombre exact de personnes concernées n’a pas été communiqué.
Depuis le début du mois d’octobre, plusieurs salariés ont confirmé leur départ ou leur situation de licenciement. Le processus est donc désormais beaucoup plus concret pour les équipes.
Le chiffre qui explique beaucoup de choses
Pour comprendre cette décision, il faut regarder au-delà de Ninja Theory. En juillet, Asha Sharma, nouvelle patronne de Xbox, annonçait une restructuration historique de la branche. Microsoft prévoyait environ 3 200 suppressions de postes sur son exercice fiscal 2027, dont 1 600 immédiatement.
Mais son message contenait surtout une phrase révélatrice.
Microsoft reconnaissait que son activité Xbox fonctionnait avec des marges 3 à 10 fois inférieures à celles d’entreprises comparables. Le groupe expliquait également qu’il avait investi massivement dans son portefeuille de studios depuis 2018.
Et surtout, Microsoft a livré un chiffre particulièrement brutal : dans une année type, Xbox perdait 64 cents pour chaque dollar investi dans certains studios de son portefeuille.
Ce chiffre ne signifie évidemment pas que chaque studio perd exactement 64 % de son investissement. Il illustre plutôt le problème économique rencontré par Xbox avec une partie de son portefeuille.
La conclusion de Microsoft est claire : il n’est plus possible, ni même souhaitable, de posséder tous les studios talentueux de l’industrie.
Xbox veut désormais posséder moins
C’est probablement le changement le plus important.
Depuis 2018, Microsoft avait considérablement développé son portefeuille de studios. L’objectif était de disposer d’un catalogue suffisamment puissant pour alimenter Xbox, le Game Pass et les différentes plateformes de Microsoft.
Mais cette stratégie a également créé une structure coûteuse.
Xbox explique désormais vouloir fonctionner avec moins d’entités, regrouper certaines équipes et concentrer ses investissements sur ses franchises les plus importantes.
Plusieurs studios ont ainsi pris le chemin de l’indépendance.
Compulsion Games et Double Fine ont retrouvé leur indépendance avec leurs propriétés intellectuelles, leurs catalogues et un financement de transition. Undead Labs a suivi une trajectoire similaire.
Ninja Theory devait initialement connaître un destin comparable. Sauf que deux accords ont échoué.
Et lorsqu’un acheteur n’est plus là pour reprendre les coûts, les salariés et les projets, la logique économique devient beaucoup moins sympathique.
Pourquoi Ninja Theory plutôt qu’un autre ?

La question est évidemment légitime. Ninja Theory possède une véritable identité créative. Le studio a développé Heavenly Sword, Enslaved, DmC: Devil May Cry et la série Hellblade.
Il ne s’agit donc pas d’un studio sans expérience ou sans reconnaissance. Mais son profil correspond aussi à une production plus difficile à rentabiliser qu’une immense franchise annuelle.
Hellblade est une licence narrative, ambitieuse techniquement et destinée à un public plus ciblé. Le deuxième épisode a été lancé sur Game Pass, mais ce modèle ne signifie pas que son développement ne coûte rien à Microsoft.
Il faut payer les développeurs, les artistes, les techniciens, les locaux, les technologies et les années de production. Le joueur, lui, peut simplement télécharger le jeu avec son abonnement.
C’est tout le paradoxe économique du Game Pass : l’abonnement facilite l’accès aux jeux, mais il ne fait pas disparaître leur coût de fabrication.
Senua victime de son propre timing ?
L’histoire devient encore plus étrange avec Senua. Le jeu a été annoncé en juin comme une nouvelle étape pour la franchise. Microsoft expliquait alors que les 85 membres du studio étaient réunis sur le projet.
Ninja Theory promettait davantage de liberté, d’exploration et de gameplay. Le studio expliquait également vouloir produire ses jeux plus régulièrement, en maîtrisant davantage les durées et les coûts de développement.
Le jeu doit sortir en 2027 sur Xbox Series X|S, PC, cloud, Steam et PlayStation 5. Il doit également intégrer le Game Pass.
Et c’est justement là que le modèle Xbox devient particulièrement difficile à lire.
Microsoft veut réduire ses coûts, vendre davantage de jeux sur plusieurs plateformes et se concentrer sur ses grandes franchises. Dans le même temps, un studio comme Ninja Theory représente précisément le type de structure créative qui enrichit le catalogue Xbox.
La question n’est donc plus seulement de savoir si Senua sera un bon jeu. La vraie question est de savoir si Microsoft considère encore ce type de production comme suffisamment rentable pour justifier un studio permanent.
Le nouveau paradoxe de Xbox
La fermeture de Ninja Theory raconte finalement quelque chose de beaucoup plus large. Pendant des années, l’industrie a expliqué qu’il fallait grossir pour survivre. Microsoft a appliqué cette logique à grande échelle.
Acheter des studios. Multiplier les équipes. Construire un catalogue. Alimenter les abonnements. Développer sur davantage de plateformes… En 2026, le mouvement s’inverse.
Xbox explique désormais qu’il ne veut plus être propriétaire de tous les talents capables de produire de bons jeux. Certaines équipes peuvent redevenir indépendantes, tandis que les ressources internes sont concentrées sur les licences jugées stratégiques.
Pour Microsoft, c’est une manière de réduire la structure de coûts. Pour les développeurs, c’est une période particulièrement brutale.
Et pour les joueurs, le message est assez clair : un studio peut avoir une licence reconnue, un nouveau jeu annoncé et 85 personnes mobilisées dessus, sans que cela suffise à garantir son avenir.
Ninja Theory n’est donc pas seulement l’histoire d’un studio qui ferme. C’est le symbole d’un Xbox qui tente de passer d’une logique de croissance à une logique de rentabilité. Et dans cette nouvelle équation, même Senua doit désormais prouver qu’elle mérite sa place dans le tableau Excel.
