Le studio derrière Life is Strange et Lost Records: Bloom & Rage précise son plan de transformation. Avec une trésorerie tombée à 8 millions d’euros fin juillet, DON’T NOD envisage jusqu’à 90 suppressions de postes en France et reconnaît une incertitude sur la continuité de son activité au-delà de janvier 2027.
Le couperet se précise chez DON’T NOD. Trois jours après avoir annoncé un projet de transformation de son organisation, le studio français dévoile les premiers détails de son plan.
Et le chiffre fait mal : jusqu’à 90 postes pourraient être supprimés en France.
Cette annonce intervient alors que les résultats du premier semestre 2026 confirment les difficultés économiques rencontrées par l’entreprise. DON’T NOD affiche 6,1 millions d’euros de chiffre d’affaires sur les six premiers mois de l’année, soit 14 % de moins qu’un an plus tôt.
Mais derrière ce chiffre se cache une situation financière nettement plus préoccupante.
Le chiffre d’affaires baisse, mais c’est surtout la trésorerie qui inquiète
Entre janvier et juin 2026, DON’T NOD a généré 6,064 millions d’euros de chiffre d’affaires, contre 7,048 millions au premier semestre 2025.
La composition de ces revenus a toutefois fortement changé. Les ventes de jeux représentent désormais 3,46 millions d’euros, contre 6,59 millions un an auparavant. À l’inverse, les revenus issus du développement atteignent 2,6 millions d’euros, contre seulement 460 000 euros au premier semestre 2025.
Cette progression du développement provient principalement du travail réalisé par les équipes de Montréal sur un jeu narratif basé sur une importante propriété intellectuelle de Netflix.
Le problème est que ces revenus ne suffisent pas à couvrir les charges courantes. L’EBITDA (Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation, and Amortization, l’équivalent français serait l’Excédent Brut d’Exploitation ou EBE) économique ressort ainsi à -4,3 millions d’euros, contre -2 millions au premier semestre 2025.
La comparaison avec la seconde moitié de 2025 est toutefois intéressante. DON’T NOD avait alors enregistré une perte d’EBITDA économique de 10,3 millions d’euros. La situation s’est donc améliorée par rapport à cette période, mais reste largement déficitaire.
Et surtout, le temps commence à manquer.
La trésorerie brute du groupe s’élevait à 15,4 millions d’euros fin 2025. Elle n’était plus que de 9,8 millions fin juin 2026, puis de seulement 8 millions fin juillet.
Pourquoi les jeux ne sont-ils pas « immobilisés » ?

Un élément comptable du communiqué mérite également d’être expliqué. DON’T NOD indique n’avoir enregistré aucune production immobilisée au premier semestre 2026.
Habituellement, les coûts engagés pour développer un jeu peuvent être comptabilisés comme un actif lorsqu’ils répondent aux critères nécessaires. Cela permet de ne pas faire peser immédiatement l’intégralité de ces dépenses sur le résultat.
Cette fois, DON’T NOD explique que les coûts de production d’Aphelion et du projet P14 ne sont pas immobilisés.
Pour P14, la raison avancée est particulièrement révélatrice : le projet ne remplissait pas, à la clôture du semestre, le critère lié à sa capacité de financement, malgré des marques d’intérêt.
Autrement dit, avoir un projet et avoir des personnes intéressées par ce projet ne suffit plus. Dans le contexte actuel, il faut aussi disposer de garanties suffisamment solides pour financer sa production.
C’est l’un des symptômes de la crise actuelle du financement du jeu vidéo.
Jusqu’à 90 postes menacés en France
Face à cette situation, DON’T NOD veut donc accélérer les réductions de coûts déjà engagées.
Le studio prévoit notamment de recentrer son activité française autour d’une ligne de production unique. Celle-ci doit conserver les compétences nécessaires pour commencer de nouveaux projets avant même que les productions en cours soient terminées.
L’objectif est de conserver un pipeline suffisamment régulier tout en réduisant les ressources nécessaires à son fonctionnement.
Mais cette nouvelle organisation aurait une conséquence directe sur les effectifs. Jusqu’à 90 suppressions de postes sont envisagées en France.
Il s’agit à ce stade d’un projet soumis à la procédure d’information-consultation des représentants du personnel. Le chiffre de 90 constitue donc un maximum annoncé par la direction, et non un nombre définitif de licenciements.
Les premières réunions avec le Comité social et économique et la Commission santé, sécurité et conditions de travail ont déjà eu lieu. Des négociations sont également ouvertes avec l’organisation syndicale représentative.
Une situation qui dépasse largement DON’T NOD

Le cas de DON’T NOD illustre une transformation profonde de l’économie du jeu vidéo. Pendant plusieurs années, les studios ont bénéficié d’un marché en croissance et d’une forte demande pour de nouvelles productions. Mais le ralentissement du marché, l’augmentation des coûts de développement et la sélectivité accrue des investisseurs ont changé la donne.
Produire un jeu coûte désormais cher. Le développer pendant plusieurs années coûte encore plus cher. Et même une bonne réception critique ne garantit absolument pas son succès commercial.
DON’T NOD en fait aujourd’hui l’expérience.
Le studio a pourtant des licences reconnues, une identité éditoriale forte et des productions originales. Life is Strange, Vampyr, Jusant, Banishers: Ghosts of New Eden ou encore Lost Records: Bloom & Rage témoignent de ce savoir-faire.
Mais la qualité d’un catalogue ne protège pas mécaniquement une entreprise des réalités de sa trésorerie.
C’est probablement le chiffre le plus important du communiqué publié ce 4 septembre : DON’T NOD indique que la poursuite de son exploitation reste partiellement dépendante de la mise en place de financements externes.
Et cette dépendance crée désormais une incertitude significative sur la continuité d’exploitation au-delà du 31 janvier 2027.
DON’T NOD joue désormais contre la montre

Le studio cherche donc simultanément à réduire ses dépenses, sécuriser de nouveaux financements et maintenir suffisamment de capacités pour poursuivre ses productions.
C’est tout le paradoxe de cette restructuration : DON’T NOD doit réduire sa structure pour survivre, sans réduire au point de ne plus être capable de produire les jeux qui doivent assurer son avenir.
Oskar Guilbert, PDG de DON’T NOD, assume cette logique. Il estime que l’adaptation du modèle est désormais indispensable face à des financements « plus sélectifs » et des revenus « plus incertains ».
« Ce premier semestre confirme les défis majeurs auxquels notre industrie fait face. Dans un marché où les financements sont plus sélectifs et les revenus plus incertains, nous devons adapter notre modèle avec lucidité et responsabilité. Les mesures envisagées aujourd’hui sont difficiles, nous mesurons pleinement ce qu’elles peuvent représenter pour les collaborateurs et collaboratrices concernés et nous veillons à mettre en place des mesures d’accompagnement nécessaires. Ce projet est néanmoins indispensable pour assurer la poursuite des activités de la Société. »
Oskar Guilbert, Président directeur général
Pour les salariés concernés, la situation est évidemment beaucoup plus concrète. Jusqu’à 90 emplois pourraient disparaître, alors même que les discussions avec les représentants du personnel ne font que commencer.
Le prochain enjeu sera donc double : déterminer combien de postes seront effectivement supprimés… Et surtout savoir si les mesures annoncées permettront à DON’T NOD de retrouver une trajectoire financière suffisamment solide avant que la trésorerie ne devienne le véritable boss final.
